Ajouter de l’eau dans le whisky : Intérêt.
Voilà encore une question qu’on a tous entendue au moins une fois : Peut-on ajouter de l’eau dans son whisky ?
Et surtout, avant que chacun n’y aille de son avis, de quoi parle t-on réellement ?
Ne vous êtes vous jamais fait la réflexion à part vous-même que ce serait pas mal d’être un peu plus précis, sur le fond ?
Que signifie donc « quelques gouttes suffisent à … » ? Deux gouttes, cinq gouttes, un tout petit filet versé depuis la carafe ? De l’eau glacée ou tiède et quelle eau, d’ailleurs ?
Je vous propose de faire le tour de la question ensemble et d’y apporter un maximum de réponses.
Oui, on peut ajouter tout à fait un peu d’eau dans son whisky.
Entre une et trois gouttes versées dans un whisky servi « normalement » (1) suffisent amplement à en dévoiler les plus subtils des arômes, ou à appuyer sur telle ou telle caractéristique et à donner un nouvel intérêt à une dégustation.
On versera ces gouttes délicatement avec une pipette si on en a une – ou une paille peut sinon très bien faire l’affaire, à la limite.
Mais attention, les whiskys ne réagissent pas tous de la même façon, ni pour le mieux d’ailleurs…
Je pense que cette opération n’offre d’intérêt que pour les bruts de fût ou les whiskys titrant au moins 46°. Ce, afin d’offrir la latitude au breuvage pour se transformer.
Voyons maintenant en détail, si vous le voulez bien, ce qui justifie cette affirmation.
– Quel volume d’eau ajouter ?
Entre une et deux gouttes, voilà probablement le volume acceptable pour un whisky aux alentours de 46°.
Prélevées avec une pipette idéalement, ce qui permet de doser avec précision ; Mais toutes les astuces (paille, bouchon, capsule, cuillère etc…) se valent.
N’oubliez pas après les avoir versées, qu’il faut mélanger (en faisant tourner le verre vigoureusement, en le tenant par le pied toujours – on ne veut pas chauffer le whisky) la nouvelle solution pour que les molécules se transforment de façon homogène.
Pas besoin de faire couler délicatement sur la surface du verre, comme ça a pu être la mode pour je ne sais quelle raison … On vient de dire qu’il fallait mélanger !
Verser plus d’eau en revanche ne revient plus à chercher cette petite transformation. Faites-vous un cocktail, sinon (un Highball, pour rester dans l’eau – gazeuse). Plus on mettra d’eau, plus le whisky deviendra commun et sans spécificité. Je doute que vous cherchiez à obtenir un whisky pour soda de boite de nuit …
– Toutes les eaux sont-elles acceptables ?
Il faut qu’elle soit tempérée avant tout, afin de ne pas brusquer votre whisky.
Il vaut mieux ensuite qu’elle soit la plus neutre possible (je ne suis sponsorisé par aucune marque mais une eau en France est réputée pour cette neutralité… Vous pourrez trouver facilement en cherchant par vous-même. Sinon, essayez de deviner quelle eau se cache derrière « Volv*c« ) et malheureusement l’eau du robinet contient beaucoup de chlore et parfois de calcaire, ce qui loin d’être idéal.
Mais ça peut suffire pour faire le test si vous n’êtes pas encore convaincu. Vous aurez largement le temps de perfectionner vos dégustations par la suite.
– Qu’est-ce qui change avec ces quelques gouttes ? Le point de vue du chimiste
Je vous proposerai à la fin de cet article un lien vers un article scientifique (2)(en anglais) sur la perspective moléculaire de la dilution du whisky … Mais voici ce qu’il faut en retenir.
Les whiskies de malt contiennent en sortie de distillation aux alentours de 70% d’alcool par volume.
Cette proportion baisse au fur et à mesure des années passées à vieillir … Et il semble évident que le goût, les arômes, la profondeur vont évoluer pendant cette maturation. De l’eau est ensuite ajoutée afin d’obtenir un titrage bien précis, correspondant soit aux attentes du maitre distillateur, soit au besoin de régularité d’une gamme précise qui se veut cohérente dans le temps.
En ajoutant une ou deux gouttes, vous bouleversez l’équilibre du whisky ; C’est le moment de se laisser surprendre par un whisky qu’on connait, ou à qui on trouvait peut-être un poil trop d’acidité ou de lourdeur …
Certaines molécules du distillat réagissent plus ou moins avec les molécules d’eau (Le gaïacol, par exemple, qui donne ce goût fumé au whisky que j’aime tant).
– A quoi s’attendre réellement ?
Le premier changement notable sera olfactif. Ce sont les arômes les plus légers, les plus subtils qu’il faudra analyser en premier.
Le côté floral, fruitier ainsi que le fumé, le tourbé, seront les plus profondément transformés.
Ensuite la proportion aqueuse changeant évidemment, le whisky sera moins gras, coulera plus vite et sera du coup peut-être meilleur. Ou pas. Plus floral. Ou pas.
Concrètement, il est impossible de faire une liste des whiskys avec lesquels l’eau agira favorablement, ou de chercher à établir des catégories.
Tous les goûts, de plus, étant dans la nature, je ne m’y risquerai donc pas.
– Est-ce la même chose avec tous les whiskys ?
Non.
Comme on vient de le dire, les whiskys pour lesquels le changement opérera le plus ou « le mieux » seront les bruts de fûts ou ceux (sous 59°) titrant environ 46° (45° si l’on en croit l’étude), pour le gaïacol spécifiquement, avec une dégustation à 20°C comme température ambiante idéale.
Entre 40° et 43°, il faut vraiment un nez et un palais expert pour découvrir quoi que ce soit.
Les whiskys très gras réagiront peut-être un peu mieux, la finition sucrée, la finition sherry offriront peut-être moins d’attrait avec de l’eau en plus, qu’un Islay.
Mais on est d’ores et déjà tombés dans la subjectivité ici …
Alors en conclusion, comme pour tout, il faut agir avec mesure et prendre le temps de se tromper. Ca n’en rend que meilleures les réussites.
Je vous encourage vraiment à faire l’expérience !
On peut tout à fait mettre un peu d’eau dans son whisky. Ca ne va pas forcément l’améliorer mais il sera amusant de saisir la complexité des équilibres en voyant le changement s’opérer.
Que ce soit pour animer une dégustation entre amis, ou pour chercher sérieusement à améliorer un whisky qui vous avait laissé un peu dans la déception (Ok, parler de déception est peut-être un peu fort), on en revient encore et toujours à la meilleure des règles :
Buvez votre whisky comme vous l’appréciez ! (Avec modération, toujours)
Slainte !
(1) En France, une dose de spiritueux à 40° ou plus est dosée à 3 cl.
Pour l’anecdote, c’est Napoléon qui a imposé la codification et l’uniformisation des doses d’alcool dans les débits de boissons.
Maintenant il faut s’avouer que de par le monde, vous aurez plutôt des doses de dégustation de 2cl.
Prenez comme habitude de n’ajouter qu’une grosse goutte, ou deux petites si vous avez eu la main légère sur la pipette
(2) L’article suivant est paru dans Scientific Reports, en 2017 et a même été revu et mis à jour l’an dernier :
Cet article de chercheurs suédois a été repris par presque tous les rédacteurs de billets de blog sur le sujet, ces deux dernières années.